Achat américain de médicaments: le Canada doit fermer la porte

3 août 2019

Dimanche dernier, le candidat à l’investiture démocrate Bernie Sanders et un groupe de citoyens américains se sont présentés à une pharmacie de Windsor (Ontario) pour y acheter de l’insuline à meilleur prix qu’aux États-Unis. La visite, qui n’était pas la première du genre, avait un but : illustrer les conséquences de l’inaction du Congrès face à la flambée des prix des médicaments d’ordonnance. Si le sénateur a déjà présenté des projets de loi pour y remédier, d’autres, dont le gouvernement Trump, sont trop heureux d’avoir trouvé cette porte de sortie. Ottawa doit la refermer séance tenante.

Le prix des médicaments d’ordonnance aux États-Unis est le plus élevé au monde. Le Canada n’est pas loin dans le peloton de tête, mais les prix sont, en moyenne, trois fois plus élevés chez nos voisins. Ce n’est pas pour rien. Le Canada a mis en place un système qui, bien qu’élémentaire, arrive à contenir la plupart des prix, une hérésie pour bien des élus américains.

Au Canada, le Conseil d’examen du prix des médicaments brevetés (CEPMB) établit un prix plafond pour chaque médicament d’ordonnance. Pour établir ce prix, il évalue d’abord si le produit représente une avancée thérapeutique significative (ce qui n’est pas le cas de la majorité, selon les experts) puis compare son prix médian dans sept pays, dont les États-Unis. Les acheteurs, comme les provinces, qui agissent actuellement de concert, négocient ensuite avec les fournisseurs de possibles rabais pour contrôler les coûts.

Il n’existe aucun système du genre chez nos voisins. Les citoyens américains peuvent venir au Canada acheter des médicaments d’ordonnance pour leurs besoins personnels, mais la personne doit se présenter à une pharmacie et avoir en main une prescription d’un médecin autorisé à pratiquer au Canada. En plus, les doses vendues ne doivent couvrir qu’une période de 90 jours.

Il existe des restrictions sur les importations de médicaments d’ordonnance aux États-Unis. Malgré cela, une dizaine d’États ont adopté des lois en faveur de l’approvisionnement en plus grande quantité au Canada. Elles restent pour l’instant inopérantes, mais cela pourrait changer. N’ayant rien fait pour résoudre, comme promis, le problème du prix prohibitif des médicaments, le gouvernement Trump pense aux élections et envisage maintenant, pour sauver la face, d’ouvrir les vannes, a fait savoir son secrétaire à la Santé, Alex Azar, cette semaine.

Il faudra du temps pour en arriver là, car le projet exige la conclusion d’ententes avec les compagnies pharmaceutiques, qui y sont farouchement opposées. Les hordes d’acheteurs ne sont donc pas à nos portes, mais Ottawa est sur ses gardes puisqu’un sursaut d’intérêt des citoyens américains pourrait occasionner des problèmes dans les régions frontalières. Une coalition d’organisations du secteur de la santé a d’ailleurs écrit à la ministre de la Santé, Ginette Petitpas Taylor, pour partager ses craintes à ce sujet.

Or, Ottawa est mal outillé pour le contrer. Rien dans nos lois et règlements n’interdit aux Américains de s’approvisionner comme bon leur semble et à meilleur prix chez nous. Les limites actuelles sont le résultat des contrats à long terme conclus entre compagnies pharmaceutiques et acheteurs canadiens et des règles de pratique des pharmaciens d’ici.

De plus, contrairement aux agences de pays comme la Nouvelle-Zélande, qui ont des systèmes de contrôle des prix plus rigoureux, le CEPMB ne fait que déterminer un prix plafond et sanctionner les contrevenants. Il n’impose aucune autre condition et n’exige pas de garantie d’approvisionnement. Santé Canada, qui publie une liste des pénuries, non plus.

Même la méthode de fixation des prix du Conseil est critiquée à cause de la distorsion entraînée par la prise en compte du prix américain. Un projet de règlement présenté en 2017 par la ministre de la Santé de l’époque, Jane Philpott, corrigeait ce défaut. Il devait entrer en vigueur en janvier dernier, mais on attend toujours, l’industrie et des groupes patients ayant fait un lobbying vigoureux pour le contrecarrer. Dans l’entourage de la ministre Petitpas Taylor, on jure que c’est pour très bientôt. Les libéraux ont intérêt à ce que ce soit vrai, car eux aussi avaient promis en 2015 de rendre les médicaments d’ordonnance « plus abordables » pour les Canadiens. Et ce règlement n’est vraiment qu’un premier pas en ce sens.

La « solution » de ces États et du gouvernement Trump relève beaucoup du théâtre électoral et n’a rien à voir avec le souci de répondre aux besoins des citoyens. Les malades sont encore victimes du dysfonctionnement du système politique américain et de la paralysie de ses élus devant les lobbys dont ils dépendent. Le Canada n’a pas à en faire les frais. Ottawa ne doit pas discuter, mais immédiatement faire savoir aux Américains qu’il ne tolérera pas cette vampirisation de nos stocks de médicaments et prendre des mesures pour la prévenir.

Le gouvernement doit aussi s’engager sans attendre à réexaminer le système en place ici afin d’identifier et de corriger ses vulnérabilités et ses faiblesses. On peut se complaire en se comparant à nos voisins, mais on a du chemin à faire quand on se réfère à mieux. Les médicaments d’ordonnance ne peuvent être abordables sans un cadre qui a des dents.

Source : https://media1.ledevoir.com/opinion/editoriaux/560008/achat-americain-de-medicaments-le-canada-doit-fermer-la-porte

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