Comment la pandémie affecte-t-elle la recherche scientifique?

15 décembre 2020

Marie-France Marin, chercheuse spécialisée dans l’étude du stress à l’Université du Québec à Montréal (UQAM)

La pandémie offre un terrain de jeu unique pour cette professeure en psychologie qui étudie le stress humain et les traumatismes. S’il est possible de reproduire certaines situations stressantes en laboratoire, Marie-France Marin indique que ces résultats ne reflètent pas nécessairement ce qui se passe avec le stress chronique, qui se produit chez des gens ayant subi des traumatismes ou ayant vécu de l’adversité lorsqu’ils étaient enfants. «Dans ces cas, on ignore souvent quand le stress chronique a commencé ou depuis combien de temps ça dure. Là, on est capable de suivre tout le monde pour le même événement. Même si la pandémie est vécue différemment d’une personne à l’autre, on a au moins une base».

Elle souligne que les chercheurs mettent sur pied rapidement des études lorsque survient un événement stressant. Elle pense notamment au 11-Septembre et à l’attentat de Boston. «Ce qui est intéressant avec la COVID-19, c’est que toute la population est exposée au stress et ça perdure dans le temps aussi. Oui, les attentats du 11-Septembre ont eu des répercussions pendant longtemps aux États-Unis et même ailleurs. Mais là, on est dedans tous les jours. On ne peut pas recréer cette situation en laboratoire».

La pandémie l’a amenée à mettre sur pause certains projets menés au Centre d’études sur le stress humain et à en créer de nouveaux. Par exemple, en juin, son équipe a recontacté d’anciens participants à une étude pour leur demander des échantillons de cheveux dans lesquels le cortisol, une hormone de stress, s’accumule. Marie-France Marin explique que nos cheveux poussent en moyenne de 1 cm par mois. «Les participants ont pris un 3 cm de cheveux à partir de la racine, ce qui nous a permis de prendre une mesure rétrospective du stress entre les mois de mars et juin», décrit-elle.

«Est-ce que les gens qui ont plus d’hormones de stress pendant ces trois mois ont aussi eu des symptômes de détresse psychologique plus élevés?», se demande Marie-France Marin. Elle attend avec impatience les premiers résultats d’ici Noël.

Si elle trouve intéressant de pouvoir suivre une expérience en temps réel, elle ne peut ignorer le poids de la pandémie au quotidien et la détresse que cela génère. «Ce n’est pas fini, même si les vaccins s’en viennent. Ce mode de vie, qui est différent, il faut accepter qu’il soit encore là pour un petit bout».

Catherine Girard, chercheuse en microbiologie à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC)

Les travaux de cette jeune chercheuse, qui possède une expertise en écologie microbienne, portent plus particulièrement sur l’Arctique. La pandémie a bousculé ses projets de recherche, elle qui devait aller dans le Nord pour étudier les microorganismes libérés par les glaciers et leurs effets sur l’eau des lacs en aval. Cet été, la plateforme de glace Milne s’est effondrée, emportant avec elle des instruments appartenant à des collègues. «C’est l’une des dernières grandes plateformes de glace dans le monde, qui a perdu 43% de sa superficie. Malgré la pandémie, les changements climatiques, eux, n’arrêtent pas et il faut continuer à en faire le suivi», insiste-t-elle.

Selon la chercheuse, cette pause forcée est l’occasion de réfléchir à la recherche scientifique effectuée dans les communautés nordiques. «J’ai paniqué lorsque j’ai su que je ne pouvais pas aller dans le Nord cette année et peut-être l’année prochaine. Mais je pense qu’il faut aussi voir ça comme une opportunité pour la recherche dans le Nord. C’est un moment pour que la communauté scientifique commence vraiment à écouter nos partenaires du Nord et leur demander ce qui est important pour eux. Ça fait des décennies qu’ils réclament une plus grande place à la table», affirme Catherine Girard, qui est aussi impliquée dans un groupe pour l’inclusivité en recherche nordique et qui est sensible aux réalités autochtones. «Ils nous accueillent sur leur territoire. Je leur propose toujours mes projets au préalable afin d’obtenir leur accord. Mais, au final, ce ne sont pas des projets qui viennent d’eux», souligne-t-elle.

Si elle ne peut pas se rendre sur le terrain, Catherine Girard ira plutôt examiner les lacs gelés du Québec. Elle s’intéresse à la bactérie Polaromonas, qui est adaptée aux températures froides. On la retrouve donc autant en Antarctique, dans les glaciers et peut-être aussi dans les lacs gelés de la réserve faunique des Laurentides, là où elle voudrait en trouver.

Impliquée également dans un projet relié à la COVID-19, en collaboration avec une collègue de l’UQAC et le CIUSSS Saguenay-Lac-Saint-Jean, elle examinera l’asymptologie de la COVID-19. «Dans ce projet, je suis responsable de la caractérisation du microbiote du nasopharynx des personnes qui ont été testées à la COVID-19. On essaie de voir s’il y a un effet protecteur du microbiote».

Maxime Aubert, archéologue à l’université Griffith, Australie

Cet archéologue québécois habite avec sa petite famille dans l’état du Queensland, en Australie. Là-bas, malgré le spectre de la COVID-19, son quotidien n’a guère changé : les restaurants et les écoles sont ouverts. Cependant, il est impossible pour quiconque de sortir ou d’entrer au pays, qui reste isolé du monde et se protège ainsi de la contagion. Il y a bien eu des épisodes d’épidémies importantes, mais les autorités ont réussi à contenir la dispersion du virus avec des périodes de confinement très strictes.

En février dernier, Maxime Aubert était en Papouasie-Nouvelle-Guinée et à Bornéo. Son équipe et lui débutaient des fouilles archéologiques lorsqu’ils ont dû tout arrêter. «C’est dommage parce qu’on commençait à trouver des choses super intéressantes sur un site. On a découvert un squelette humain en position fœtale qui aurait 30 000 ans. Avant de partir du site, on a tout paqueté ça dans des boîtes à destination de l’Australie ».

Si cela a été compliqué de revenir sur le continent étant donné la rareté des billets d’avion, le chercheur se désole de ne pas encore avoir reçu ses précieuses boîtes, prises dans un dédale administratif, quelque part à Jakarta, en Indonésie.

«Lorsqu’on effectue des fouilles, on classe les choses et on les range dans des boîtes pour pouvoir les analyser plus tard en détail. Mais présentement, on ne peut rien publier sur ces découvertes». L’archéologue québécois espère obtenir à nouveau du financement pour retourner sur le site et terminer les fouilles.

Dans l’intervalle, Maxime Aubert consacre ses énergies à remplir des demandes de subvention et prépare également un projet d’expédition dans le nord de l’Australie. «Nous avons obtenu du financement de la part des communautés aborigènes et des parcs nationaux pour répertorier les peintures présentes sur les sites d’art préhistorique».

Mathieu Ferron, chercheur à l’Institut de recherches cliniques de Montréal (IRCM)

Comme bien des laboratoires au Québec, celui de Mathieu Ferron a fermé pendant le confinement. «On pouvait venir une fois par semaine pour maintenir en vie les colonies de souris», raconte le chercheur, qui étudie notamment les mécanismes physiologiques et moléculaires du diabète et de l’obésité. À ce moment, craignant une pénurie de main-d’œuvre, l’IRCM a demandé de réduire le nombre de colonies. Le laboratoire a donc été en pause forcée jusqu’en juin. La réouverture a été progressive. «Je travaillais le soir alors que ma conjointe, qui fait aussi partie de l’équipe, venait le jour», raconte le chercheur, qui a ainsi conjugué vie familiale et travail. Son laboratoire, qui existe depuis 2013, a pu rouvrir complètement en juillet avec la distanciation sociale. «Notre groupe de recherche compte peu d’employés, donc ça permet à tout le monde d’être là en même temps».

Dans son cas, il s’estime chanceux, car la pause n’a pas eu de conséquences majeures sur ses travaux. Son équipe a pu arrêter ce qui était déjà en cours. «Je connais par contre d’autres équipes qui ont sacrifié toutes leurs cohortes de souris ou de cellules souches».

Si le chercheur se tire d’affaire jusqu’à présent, il s’inquiète d’une possible pénurie de matériel comme les gants et les embouts de pipette. «Les tests de laboratoire pour la COVID-19 utilisent une quantité ahurissante de ce type de matériel, dont les prix ont augmenté de trois à 10 fois», remarque Mathieu Ferron. Cette situation pourrait mettre en péril des expériences, faute de matériel.

Jeunes chercheurs

Catherine Girard se compte chanceuse d’avoir obtenu depuis peu un poste de professeure en microbiologie à l’Université du Québec à Chicoutimi. Mais elle est inquiète de la situation des étudiants-chercheurs. «Avant même la COVID-19, les étudiants mentionnaient l’isolement comme problème pendant leur parcours, mais là, c’est pire», mentionne la professeure. «Par expérience, je sais que plusieurs étudiants et stagiaires postdoctoraux souffrent et sont vulnérables d’un point de vue de santé mentale».

La chercheuse Marie-France Marin souligne de son côté l’importance de tenir occupés ses étudiants en temps de pandémie. «Cela pourrait compromettre la diplomation de certains de mes étudiants. Il faut s’assurer qu’ils rédigent des thèses de qualité malgré la crise sanitaire et qu’il n’y ait pas de trou dans leur CV», indique la chercheuse de l’UQAM, qui a senti l’urgence d’agir pour les aider.

Parmi les autres contrecoups, Mathieu Ferron cite le recrutement, qui a été mis sur pause. «Des stagiaires internationaux devaient venir ici, mais les restrictions sanitaires rendent cela trop incertain pour le moment». Il s’inquiète des doctorants étrangers qui effectuent leurs cours à distance, sans faire de laboratoire. «À long terme, est-ce que cela peut avoir des effets sur leur parcours? Et de façon générale, cela peut-il avoir des répercussions sur notre capacité à recruter des talents en recherche à l’étranger?» se demande M. Ferron.

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