De la gestion des maladies à la santé durable: un nouveau modèle économique?

12 janvier 2020

Le Québec, comme bien des provinces, territoires ou pays, est confronté à d’importants enjeux : santé mentale, protection de la jeunesse, vieillissement de la population, services aux personnes âgées, soins palliatifs et de fin de vie, progression fulgurante des dépenses en services de santé, recrutement et rétention de la main-d’œuvre, protection de l’environnement, changements climatiques, développement durable, 4e révolution industrielle, pour n’en nommer que quelques-uns.

Malheureusement, ces questions si importantes sont la plupart du temps examinées en silos alors qu’il s’agit de dimensions pertinentes aux progrès économique et social, à la santé et au bien-être de la population qui sont profondément interreliées. L’Organisation mondiale de la Santé parle d’ailleurs de la santé durable en tant que composante incontournable du développement durable et le réputé British Medical Journal a mis de l’avant le concept « One Health » : la santé humaine, la santé animale et la santé de la planète en tant qu’entités indissociables.

Solution holistique

Jusqu’à ce jour, le Québec a abondamment puisé dans ses ressources naturelles (qui font d’ailleurs l’envie de bien des peuples). Notre modèle économique traditionnel nous a incités à extraire, à transformer et à utiliser nos ressources et à consommer massivement sans bien évaluer les conséquences pour les générations futures. Même s’il est manifeste que nos environnements, nos milieux de vie, notre mode de vie et notre modèle économique sont très souvent incompatibles avec la santé humaine et celle de la planète, nous ne sommes toujours pas engagés dans une réflexion intersectorielle qui nous permettrait d’envisager des solutions holistiques porteuses pour la population québécoise.

Ainsi, nous devons malheureusement en tirer des constats :

1. L’approche médicale traditionnelle ne nous a pas donné les moyens d’aller au-delà du mode curatif où nous gérons les maladies chroniques dites de société par le biais de procédures et de traitements médicaux dont les coûts ont littéralement explosé.

2. Nous n’avons toujours pas de tableau de bord complet et intégré des différentes dimensions de la santé des Québécois (incluant les facteurs sociaux, environnementaux et économiques affectant la santé et son évolution dans le temps). Nous parlons beaucoup de données massives, mais nous devons nous assurer qu’une éventuelle grande base de données sera gérée par une organisation indépendante qui protégera les intérêts de la population tout en permettant à nos organisations de santé, nos décideurs et nos citoyens d’avoir accès à un tableau de bord complet qui guidera non seulement la pratique clinique, mais qui orientera également le développement de solutions appliquées à l’échelle de la population. Cette organisation indépendante devra impliquer les citoyens dans sa gouvernance, favorisant ainsi des décisions collectives éclairées et surtout une évaluation constante de l’impact des interventions effectuées sur les plans individuel, des communautés et de la population. Certains pays (comme la Suède) se sont donné ce type d’infrastructure leur permettant de suivre, en temps réel, l’évolution des différentes dimensions de la santé de leur population.

Si la 4e révolution industrielle (celle des technologies de l’information) représente un défi, elle constitue surtout une remarquable opportunité de progrès économique et social pour le Québec. Tout comme l’hydroélectricité s’est avérée une ressource énergétique renouvelable et durable appartenant aux Québécois, les données provenant de différentes sources (environnementales, sociales, économiques, démographiques, cliniques, etc.) et des milieux urbains et ruraux constituent un trésor collectif précieux que la société québécoise ne doit pas laisser gérer par des intérêts privés, surtout étrangers.

En effet, afin de progresser comme société, nous devons nous donner la capacité de prendre des décisions éclairées sur la base d’une connaissance fine de ce que nous sommes et, surtout, être en mesure d’évaluer l’impact de nos programmes et de nos interventions auprès des individus ou de la population. En ce moment, de nombreuses initiatives émanant pourtant de gens ou de groupes souvent bien intentionnés sont difficilement évaluables faute de données ou de capacité à les gérer.

Par ailleurs, les données dont nous disposons sont actuellement fragmentées et souvent incomplètes, parfois non accessibles et certaines d’entre elles sont la propriété d’intérêts privés qui pourraient même les manipuler. Le Québec est en retard dans ce domaine par rapport à bien des pays.

À Québec, nous sommes collectivement en marche grâce à un important travail de concertation réalisé par l’entremise de l’Alliance santé Québec. Avec les investissements effectués par l’Université Laval dans une infrastructure de gestion de données massives (PULSAR) et l’appui de nos partenaires, dont la Ville de Québec, nous avons tous les ingrédients pour lancer de grands chantiers qui nous permettront de bâtir une nouvelle économie basée sur la santé et le développement durables. Nous pouvons en être fiers.


*Jean-Pierre Després est professeur au Département de kinésiologie de la Faculté de médecine de l’Université Laval. Il est également directeur scientifique du Centre de recherche sur les soins et les services de première ligne de l’Université Laval, CIUSSS-Capitale-Nationale, et directeur de la science et de l’innovation de l’Alliance santé Québec.

Source Le Journal de Montréal

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