Le Québec n’est pas condamné à être un cancre de la productivité

11 janvier 2020

ANALYSE ÉCONOMIQUE – Les Québécois ont un problème: il ne sont pas assez productifs. Voilà, c’est dit. Cela n’implique pas pour autant de travailler plus d’heures par jour. En revanche, il faut travailler mieux pour chaque heure passée à l’usine ou au bureau. Pourquoi est-ce si important? Parce qu’une entreprise très productive résiste mieux à la concurrence, affiche une meilleure santé financière et augmente ses chances de survie, et ce, pour le plus grand bénéfice de notre économie.

Or, le Québec et le Canada sont des cancres en matière de productivité (la quantité de PIB produit dans une heure travaillée) au sein des pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), le club des pays industrialisés, selon le rapport annuel Productivité et prospérité au Québec (Bilan 2018), publié par HEC Montréal.

Ainsi, en 2017, la productivité du travail au Québec (en dollars canadiens, à parité du pouvoir d’achat) s’élevait à 60,15$. Pour la moyenne canadienne, on parle d’un PIB par heure travaillée de 66,96$.

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Plusieurs facteurs stimulent la productivité dans une organisation comme les technologies de pointe, la formation du personnel ou l’organisation du travail. La valeur des biens fabriqués ou des services livrés pèse aussi dans la balance.

Notre productivité est beaucoup moins élevée comparativement à celles des États-Unis (82,03$), de l’Allemagne (87,38$) ou de la Belgique (93,43). Le Québec n’est toutefois pas dans les bas fonds du classement : ce sont la Corée du Sud (45,77$) et le Japon (59,46$).

Mais il y a pis encore pour notre économie.

La productivité québécoise progresse très lentement. Entre 1981 et 2017, elle a augmenté en moyenne de seulement 0,9% par année, soit le dernier rang que nous partageons avec la Suisse, également à 0,9%.

À titre de comparaison, durant cette pédiode, la productivité a augmenté en moyenne de 1,5% par année aux États-Unis, tandis qu’elle a progressé de 1,4% en Belgique puis de 1,7% en Allemagne.

Les Sud-Coréens sont les champions, avec une progression moyenne de 5,4% par année. À ce rythme, cela signifie que leur productivité du travail surpassera bientôt celle du Québec.

APN Global, ou les raisons d’espérer

Il y a toutefois des raisons d’espérer, malgré ces comparaisons peu reluisantes.

Car certaines entreprises d’ici sont des championnes des gains de productivité, à commencer par APN Global, une PME de Québec qui fabrique des pièces de précision pour les secteurs de l’aérospatiale, de la défense et des hautes technologies.

Cette entreprise regroupe six sociétés : quatre sont situées à Québec et deux sont en établies en Californie.

Globalement, APN Global augmente sa productivité d’un peu plus de 5% par année. L’une de ses divisions, Meta 4.0, a même développé un logiciel qu’elle vend à d’autres entreprises afin qu’elles puissent augmenter leur propre productivité.

La recette d’APN Global pour être si productive?

Les gains de productivités sont une véritable obsession, car ils permettent d’augmenter les revenus et la rentabilité de l’entreprise, confie Yves Proteau, coprésident de cette PME.

«Si tu augmentes ta productivité, tu es plus productif. Tu vends donc plus de produits ou de services», dit-il au bout du fil. Pour illustrer son propos, il donne l’exemple d’un produit fictif dont le coût de production est de 80$ l’unité et le prix de vente de 100$.

Si l’entreprise qui le fabrique fait des gains de productivité, elle peut par exemple réduire son coût à 72$ l’unité et vendre son produit 90$, et ce, en offrant la même qualité.

On comprend toute de suite la marge de manoeuvre que se donne cette entreprise : elle peut se démarquer de ses concurrents -ici ou à l’étranger- avec son prix de vente sans diminuer la qualité, ce qui lui permet d’accroître ses ventes et, possiblement, sa marge bénéficiaire.

Il n’y a rien de sorcier dans les gains de productivité d’APN Global.

Le manufacturier 4.0 n’est pas une lubie de consultants

Elle est d’abord une entreprise manufacturière 4.0, c’est-à-dire qu’elle utilise, connecte et intègre les nouvelles technologies. Bref, ses machines se parlent entre elles et s’ajustent en temps réel à l’offre et à la demande.

Depuis des années, Investissement Québec, le Centre de recherche industrielle du Québec (CRIQ) et des associations sectorielles affirment sans cesse que l’industrie québécoise doit absolument amorcer un virage 4.0.

Et tout ce beau monde a raison.

La quatrième révolution industrielle n’est pas un «buzz word» ou une lubie de consultants : l’utilisation, la connexion et l’intégration des technologies transforment les entreprises pour en faire des organisations plus efficaces.

APN Global a aussi une approche pragmatique pour accroître sa productivité.

Elle investit rarement dans un gros projet structurant. La PME privilégie plutôt les nombreux petits gains d’efficacité à gauche et droite dans ses usines, incluant la modernisation régulière de son parc de robots.

C’est en additionnant tous ses petits gains que la PME arrive à faire des gains d’efficacité de plus de 5% par année.

Enfin, les bottines suivent les babines chez APN Global.

Quand l’entreprise affirme que l’efficacité opérationnelle est une obsession, elle pose des gestes en conséquence : un employé sur cinq chez travaille uniquement à améliorer constamment l’efficacité des processus et de la chaîne de production.

Vous avez bien lu : un sur cinq.

«On pourrait se passer d’eux demain matin, soit 20% de notre main-d’œuvre, et nos usines continueraient de fonctionner normalement!», affirme Yves Proteau, en précisant qu’ils ne sont là que pour l’amélioration continue de l’entreprise.

C’est dire l’importance accordée à la productivité au sein de cette PME.

On voit bien que le Québec n’est pas condamné à être un cancre de la productivité. APN Global est un exemple éloquent et inspirant, et il y en a certainement bien d’autres méconnus au Québec.

On va se dire «les vraies affaires», pour reprendre une expression consacrée : notre faible productivité du travail est un mauvais choix de société. Un mauvais choix de sous-investir dans les technologies, la formation du personnel ou l’organisation du travail.

Et nous en payons le prix collectivement.

Nos entreprises sont moins compétitives pour résister à une possible remontée massive du huard par rapport au dollar américain ou à la nouvelle concurrence chinoise dans les hautes technologies en raison de la politique industrielle chinoise du Made in China 2025.

Nos entreprises pâtissent aussi davantage de la pénurie de la main-d’œuvre.

Bref, nous pouvons et nous devons faire mieux.

Source Les Affaires

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