Le secteur privé a nui au développement du vaccin, dénonce une étude

17 janvier 2020

Le vaccin contre le virus Ebola aurait sans doute pu être approuvé plus tôt – et aurait pu éviter des morts inutiles – si Santé Canada n’avait pas vendu les droits de cette invention canadienne à une biotech américaine, qui a traîné les pieds et n’a pas rempli ses promesses.

C’est ce qu’affirment deux chercheurs qui s’appuient sur 1600 pages de documents internes, obtenus grâce à la Loi sur l’accès à l’information.

« [Notre examen approfondi] montre que le secteur privé a non seulement été inutile au développement du vaccin, mais l’a aussi probablement ralenti », écrivent-ils dans leur étude, publiée jeudi midi sur le site du Journal of Law and the Biosciences.

« L’entreprise à qui le Canada a accordé une licence, BioProtection Systems, n’a atteint aucun des objectifs expérimentaux décrits dans son plan de développement du vaccin », ajoute en entrevue avec La Presse Matthew Herder, coauteur de l’étude et directeur de l’Institut du droit de la santé de l’Université Dalhousie.

Pendant que l’entreprise ayant acquis les droits du vaccin faisait du surplace, le Laboratoire national de microbiologie du Canada – qui relève de Santé Canada – a réussi à faire fabriquer près de 1400 doses pouvant être administrées à des humains, dont 800 ont été utilisées lors de l’épidémie de 2014-2015.

Quand l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a qualifié cette épidémie d’urgence mondiale, le secteur privé a été critiqué pour son inaction. « Je ne pense pas que l’humanité ait jamais tenté quelque chose d’aussi complexe », s’était alors justifié le président de New Link Genetics (qui avait racheté BioProtection Systems) à la revue scientifique Lancet.

Son entreprise a fini par céder à Merck Sharp & Dohme les droits d’abord cédés par le gouvernement canadien. Cette transaction lui a permis d’empocher 50 millions et de voir la valeur de son action doubler (et aussi de recevoir près de 120 millions de sources gouvernementales américaines).

« Non pas parce que cette entreprise avait fait le travail, mais plutôt parce qu’elle contrôlait le brevet », dit Matthew Herder.

Finie la dépendance

« On devrait cesser de dépendre du secteur privé pour développer de nouveaux vaccins et traitements, cesser de présumer qu’il est plus efficace », affirme le professeur de droit.

« Financer les labos publics pourrait se révéler un bien meilleur investissement que de donner des incitatifs à l’industrie. »

— Matthew Herder, directeur de l’Institut du droit de la santé de l’Université Dalhousie

D’après les centaines de documents qu’il a analysés avec un confrère de McGill, une immunologue du Laboratoire national de Winnipeg, Judie Alimonti, et son équipe ont résolu eux-mêmes les défis techniques qui ne cessaient de retarder la livraison des doses de vaccin promise par un fournisseur allemand. « C’est une héroïne méconnue », dit Matthew Herder.

Grâce à la persévérance de la Dre Alimonti (disparue en 2017), 800 doses de vaccins contre Ebola ont pu être distribuées d’urgence pendant l’épidémie de 2014-2015. Et quelques centaines d’autres ont pu être utilisées pour mener les premiers essais cliniques – attendus depuis déjà 10 ans.

« Les scientifiques du gouvernement peuvent faire bien plus que ce que les gens pensent, bien plus que de simples découvertes et que des recherches sur les animaux », conclut le professeur Herder, convaincu qu’ils peuvent mener des essais cliniques jusqu’à la dernière phase.

« Il faut cesser de mettre un plafond artificiel sur leur contribution, ne plus s’en priver. » Leurs « contributions inestimables » au développement du vaccin rVSV-ZEBOV (rebaptisé Ervebo par Merck et approuvé le mois dernier aux États-Unis) se sont produites dans des conditions précaires, souligne-t-il. « Imaginez si nous avions réellement soutenu son travail ! »

Des millions investis

Santé Canada n’a jamais envisagé de faire développer le vaccin par le Laboratoire national de microbiologie, même s’il l’avait inventé, dit Matthew Herder. Quand Nature publie une étude montrant la grande efficacité du produit sur des modèles animaux, en 2005, un texte intitulé « Fabricant recherché pour le vaccin contre Ebola » paraît dans le Journal de l’Association médicale canadienne.

Aucun fabricant ne se manifeste. La maladie à virus Ebola est une fièvre hémorragique dévastatrice ; elle tue au minimum une victime sur trois. Mais le virus se réveille sporadiquement et frappe des pays pauvres.

L’Agence de la santé publique du Canada finit par négocier avec BioProtection Systems (rachetée par NewLink) en 2007, et lui cédera les droits trois ans plus tard. Aucune de ces entreprises n’avait jamais mis un produit sur le marché. Et le laboratoire de Winnipeg n’avait pas la capacité de faire respecter les termes du contrat, affirme M. Herder.

Le gouvernement canadien a versé près de 1 million de dollars pour payer les doses fabriquées en Allemagne à la demande du laboratoire de Winnipeg.

D’après les documents obtenus par Matthew Herder, les secteurs public et philanthropique ont par ailleurs financé tous les essais cliniques faits en un temps record lors de l’épidémie de 2014-2015 et dans d’autres régions. « Merck a principalement donné la permission d’utiliser le vaccin », dit-il. Le financement public a continué en 2016-2017.

L’industrie répond

Les scientifiques du gouvernement pourraient-ils vraiment tester sur des humains des thérapies complexes, comme les thérapies géniques ? « Nous avons toutes les raisons de vouloir essayer et nous ne le saurons pas avant de le faire », répond Matthew Herder.

« Il y a un lourd prix à payer avec le statu quo, entre autres celui de ne pas pouvoir choisir quelles interventions thérapeutiques développer. »

— Matthew Herder, directeur de l’Institut du droit de la santé de l’Université Dalhousie

Le professeur de droit y voit aussi une façon de contrôler la flambée des prix des médicaments, décortiquée dans notre enquête du week-end dernier. Les sociétés utilisent la recherche publique à des fins commerciales, sans que le public profite vraiment de ses retombées, affirment plusieurs bioéthiciens et chercheurs.

Les organisations visées par l’étude de Matthew Herder ont répondu à La Presse par courriel. Merck dit avoir « alloué des ressources et une expertise importantes ». En travaillant avec l’Agence de la santé publique du Canada pour évaluer le vaccin lors des essais. En le faisant approuver en Europe et aux États-Unis. En s’engageant à le rendre disponible au prix coûtant dans les pays les plus pauvres du monde. Et en donnant 275 000 doses à l’OMS pour les interventions en cas d’épidémie.

L’industrie pilote actuellement 4500 essais cliniques au Canada, souvent en collaboration avec des universités et des hôpitaux. « Bien que la recherche universitaire augmente, la grande majorité de la recherche au Canada est financée par les entreprises », affirme le regroupement Médicaments novateurs Canada, en faisant référence à un rapport du Conseil des académies canadiennes.

Ses membres affirment investir 1,2 milliard de dollars par année en recherche et développement. Un montant supérieur à celui calculé par un organisme fédéral, le Conseil d’examen du prix des médicaments brevetés.

Ni BioProtection Systems ni New Link Genetics n’ont répondu aux courriels de La Presse.

Sources : « From discovery to delivery : public sector development of the rVSV-ZEBOV Ebola vaccine », Journal of Law and the Biosciences, 2020

Source La Presse+

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