Les urgentologues implorent Québec de changer son protocole

24 mars 2020

Depuis cinq jours, des urgentologues implorent sans succès Québec de resserrer le protocole suivi dans les urgences pour éviter une spirale épidémique. En raison de directives édictées par Québec, nombre de patients jugés « sans facteurs de risque », mais atteints de la COVID-19, « passent entre les mailles du filet » et continuent d’être pris en charge par du personnel sans masques ni protection adéquate, mettant en danger ceux qui sont sur la ligne de front pour combattre la pandémie.

« L’augmentation du nombre de cas officiels révélée aujourd’hui, on la vit déjà depuis cinq jours dans les urgences. La transmission communautaire est à l’œuvre ! Depuis jeudi dernier, on demande à Québec de resserrer le protocole. Mais rien ne bouge. Des hôpitaux refusent de donner des masques et du matériel à leur personnel. On est en train de manquer le bateau ! » a répété lundi le Dr Gilbert Boucher, président de l’Association des spécialistes en médecine d’urgence du Québec (ASMUQ), très inquiet de la situation.

Selon ce dernier, le protocole actuel prévoit toujours que seuls les patients « avec facteurs de risque », c’est-à-dire de retour de voyage, en contact avec un voyageur ou en contact avec une personne ayant reçu un diagnostic positif de COVID-19, doivent être pris en charge de façon isolée, par du personnel doté de l’équipement de protection « gouttelettes ». C’est la seule jugée sécuritaire pour prévenir la contamination du personnel à la COVID-19, à savoir des jaquettes jaunes pour le corps, des gants étanches et des masques de protection avec visière.

Or, depuis jeudi dernier, on rapporte que des dizaines de patients « sans facteurs de risque » se présentent aux urgences et sont bel et bien déclarés positifs à la COVID-19 quelques jours plus tard. Entre-temps, le virus se propage au sein du personnel et, parfois, parmi d’autres patients et dans la population.

Si le ministère de la Santé persiste à dicter aux hôpitaux de réserver les équipements de protection « gouttelettes » aux seules unités de soins intensifs, « c’est notre personnel de soins qu’on est en train de perdre. Qu’est-ce qu’on va faire dans quelques semaines ?  Il faut protéger nos gens », dit le Dr Boucher.

À l’hôpital Sainte-Justine, une douzaine de membres du personnel hospitalier aurait notamment été exposés à la COVID-19 par un bébé souffrant de bronchiolite et qui s’est révélé atteint de la maladie. Une douzaine d’autres à l’Hôpital général juif, où un patient « sans risque » est passé sous le radar.

« Les protocoles sont en retard de cinq jours sur la réalité. L’épidémie a changé de visage. On ne peut plus distinguer les patients COVID-19 positifs des patients COVID-19 négatifs sur la seule base des facteurs de risque. On ne parle plus de cas isolés. C’est partout, dans plusieurs hôpitaux. À Québec, ils ne sont pas dans la même réalité qu’ici », affirme le Dr Boucher, urgentologue de l’Institut de cardiologie de Montréal.

Des collègues de plusieurs hôpitaux ont rapporté au cours de la dernière fin de semaine des cas similaires, notamment dans les urgences de Maisonneuve-Rosemont, de Santa Cabrini, du CHU Sainte-Justine. « Ça rentrait de partout », dit-il. Comme le réclame le protocole actuel, ces patients ont malgré tout été renvoyés chez eux ou placés en salle d’attente avec un simple masque, comme n’importe quel patient souffrant de la grippe. Ils ne peuvent être testés, sauf si un « facteur de risque » est détectable.

Malgré les interventions répétées effectuées en haut lieu ces derniers jours, le porte-parole des spécialistes en médecine d’urgence affirme que rien ne bouge et que c’est toujours le silence radio à Québec. En conséquence, de 30 % à 40 % des hôpitaux continuent d’appliquer le protocole à la lettre, malgré le danger auquel est exposé son personnel. D’autres hôpitaux ont, de leur propre chef, décidé de rendre accessibles certains équipements pour éviter une hécatombe au sein de leur personnel.

Joint en soirée, Nicolas Vigneault, de la direction des communications du ministère de la Santé, a répondu au Devoir que « la procédure de triage est faite selon les recommandations du MSSS et de la santé publique en fonction d’une série de questions posées aux usagers. La clientèle qui ne correspond pas aux critères de la COVID-19 et qui a un portrait de maladie infectieuse respiratoire est déjà isolée dans un secteur d’isolement fermé dans les salles d’attente avec des mesures de protection adéquates ».

Or, l’ASMUQ estime qu’il est désormais urgent, à la lumière de ces nouveaux développements, d’étendre le protocole « gouttelettes » à tous les patients souffrant de symptômes grippaux qui se présentent aux urgences. Comme il n’y a pas assez de tests pour effectuer un dépistage auprès de tous les patients, l’association médicale prône la protection maximale des soignants. Seul progrès, depuis dimanche matin, le personnel médical et infirmier exposé à son insu aux patients déclarés positifs a maintenant accès à un test diagnostique dans un délai de 12 à 16 heures.

À l’hôpital Maisonneuve-Rosemont, où un médecin de l’urgence a récemment contracté la COVID-19, les troupes sont très inquiètes, confirme le Dr Bernard Mathieu, porte-parole de l’Association des médecins d’urgence du Québec.

Source Le Devoir 

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