Médicaments brevetés: l’Ordre des pharmaciens s’inquiète de la réforme d’Ottawa

10 août 2019

L’Ordre des pharmaciens du Québec s’inquiète de la réforme annoncée vendredi par le gouvernement fédéral, qui a pour but de faire baisser le prix des médicaments brevetés. Selon l’Ordre, les entreprises pharmaceutiques pourraient « tourner le dos » au Canada, ce qui ferait en sorte que moins de médicaments seraient disponibles sur le marché canadien.

« On est tous pour un meilleur prix, mais pas à n’importe quel coût. Est-ce que, comme conséquence, on va avoir moins de produits sur le marché canadien ? » demande le président de l’Ordre des pharmaciens du Québec, Bertrand Bolduc.

La réforme annoncée par Ottawa fera en sorte que, dès l’an prochain, le Conseil d’examen du prix des médicaments brevetés (CEPMB), qui réglemente les prix des médicaments au pays, tiendra compte de nouveaux facteurs dans ses calculs.

Ottawa compare le prix de vente au détail d’un médicament vendu à une liste de prix payés dans d’autres pays développés. Actuellement, le Canada figure au troisième rang en matière de prix les plus élevés dans les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Ainsi, les Canadiens paient environ 25 % plus cher que le prix médian de ces pays pour les mêmes médicaments.

La réforme prévoit entre autres que les États-Unis et la Suisse, dont les prix sont les plus élevés au monde, soient retirés de cette liste et remplacés par l’Australie et le Japon.

Selon Marc-André Gagnon, professeur de politique publique spécialisé dans les politiques pharmaceutiques à l’Université Carleton, l’exclusion des États-Unis de la liste comparative des prix par pays était « quelque chose d’absolument nécessaire ». « Là-bas, les prix sont encore plus artificiellement gonflés. En moyenne, c’est trois fois le prix du médicament breveté du Canada », soulève-t-il.

M. Gagnon ajoute que, pour certains médicaments qui n’étaient vendus qu’aux États-Unis et au Canada, le prix américain devenait donc automatiquement celui désigné comme étant le seuil de prix excessif pour les médicaments vendus ici.

Il qualifie l’annonce du gouvernement fédéral de « bonne nouvelle ». « Grosso modo, on va se rapprocher de la moyenne des pays de l’OCDE. On va peut-être se classer huitième ou neuvième parmi les pays les plus chers au monde », prévoit-il. Les nouveaux facteurs pour déterminer le prix des médicaments incluent également la valeur pharmacoéconomique des produits, la taille du marché, de même que le produit intérieur brut (PIB) et le PIB par habitant.

Plus d’argent pour la recherche

Contrairement au président de l’Ordre des pharmaciens du Québec, Marc-André Gagnon estime que l’offre de médicaments au pays ne sera pas minée par la réforme. « L’un des graves problèmes actuels est que plus de 80 % des nouveaux médicaments brevetés qui arrivent sur le marché n’apportent aucune avance thérapeutique par rapport à ce qui existe déjà », constate-t-il. Selon M. Gagnon, en insérant des éléments de coût-efficacité, la réforme permettra d’encourager davantage les médicaments réellement novateurs.

« C’est la meilleure chose qu’on puisse faire pour donner un meilleur incitatif afin de s’assurer que de nouveaux médicaments, qui apportent une véritable contribution thérapeutique, arrivent sur le marché canadien », dit-il.

De son côté, Bertrand Bolduc croit qu’il est trop tôt pour estimer si les Canadiens paieront bel et bien leurs médicaments moins cher. « Il faut attendre quelques années pour vraiment voir l’impact que cela aura sur les prix », dit-il.

D’après les estimations du ministère fédéral de la Santé, la réforme permettra aux Canadiens de réaliser des économies de près de 13,2 milliards de dollars sur 10 ans. Les modifications devraient entrer en vigueur l’année prochaine et ne concernent que les nouveaux médicaments brevetés à partir du 1er juillet 2020. Ainsi, la réforme exclut les produits déjà sur le marché, tels que l’ibuprofène ou l’acétaminophène, ainsi que les médicaments génériques remboursés par les régimes publics provinciaux.

Vers une assurance universelle ?

Un rapport d’experts, menés par l’ancien ministre provincial ontarien Eric Hoskins, avait recommandé en juin dernier de créer un régime d’assurance-médicaments national universel public et à payeur unique. Le premier ministre Justin Trudeau a déclaré qu’il acceptait les conclusions de ce rapport. La mise en place d’un tel régime n’est toutefois pas assez rapide pour le chef du Nouveau Parti démocratique du Canada, Jagmeet Singh.

Vendredi, le chef néodémocrate a accusé le gouvernement de Justin Trudeau de « faire du surplace », avec l’annonce de sa réforme. Il considère que le gouvernement peut dès maintenant acheter des médicaments en vrac et ainsi faire baisser leurs prix. Quant à eux, les conservateurs ont dit rejeter l’idée d’un tel régime, arguant que cela allait augmenter les impôts

Avec La Presse canadienne et Annabelle Caillou

Source : https://media2.ledevoir.com/societe/sante/560430/medicaments-brevetes-l-ordre-des-pharmaciens-s-inquiete-de-la-reforme-d-ottawa