Nous avons passé 5 jours avec 5 équipes scientifiques qui luttent contre la COVID-19

25 février 2021

Depuis mars 2020, Québec Science est un témoin privilégié de l’effort des scientifiques qui luttent contre la COVID-19. Combien d’entre eux ont accepté de nous parler même s’ils n’avaient que quelques heures de sommeil dans le corps? Combien ont opté pour un message automatique du genre «Je reçois énormément de courriels en ce moment et ne pourrai peut-être pas vous répondre»? Combien ne se souviennent pas de leur dernier véritable congé? Pour documenter leur travail quotidien, cet ultramarathon qui mènera − ou pas − à des annonces glorieuses, nous avons passé cinq jours avec cinq équipes. Nous vous racontons cette semaine de fou, tels cinq instantanés pris au cours de la semaine du 7 décembre.

JOUR 1: Des œufs dans différents paniers

Dans les laboratoires de l’entreprise Immune Biosolutions, qui a pour voisin l’hôpital Fleurimont de Sherbrooke, où un plan de délestage est sur le point d’être annoncé, la musique de Ben l’Oncle Soul donne le ton : « Je n’suis qu’un soul man, écoute ça baby. J’suis pas un superman, loin de là. »

Le refrain fait écho à ce qu’Alexandre Fugère et Annie Leroux, respectivement chargé de projet et chef superviseuse des laboratoires, racontent. En janvier 2020, alors que le virus faisait des siennes en Chine, ils se sont demandé s’ils devaient prendre part à l’effort de recherche, relate la microbiologiste. Après tout, l’entreprise se spécialise dans la mise au point d’anticorps permettant de lutter contre différentes maladies, des cancers aux infections. Il y a eu tergiversations. Puis, « la situation a dégénéré rapidement et la question ne se posait plus », poursuit son collègue. Sans être des superhéros, on peut dire qu’ils ont accepté leur mission !

Ce matin, une bonne partie de l’équipe est partie dans d’autres installations « vacciner » des poulets dans le cadre d’un projet non lié à la COVID-19 − le reste du travail doit se poursuivre. Cela consiste à injecter l’élément contre lequel on veut lutter pour déclencher chez les animaux une réaction immunitaire et récupérer finalement leurs lymphocytes B, ces globules blancs qui produisent les anticorps. C’est le modus operandi de l’entreprise. « Les anticorps qu’on peut trouver chez les oiseaux sont parfois très efficaces », assure Alexandre Fugère. Il faut quand même les « humaniser » pour espérer qu’ils aident à guérir des patients.

Dans l’espoir de trouver la perle rare, le groupe a ainsi injecté aux poulets différents morceaux de la protéine S (pour « spicule ») du SRAS-CoV-2, l’élément qui lui permet d’infecter les cellules. De plus, l’équipe a criblé le plasma de patients atteints de la COVID-19 pour découvrir d’autres anticorps. Elle teste des candidats issus des deux approches. « On ne met pas tous nos œufs dans le même panier ! » sourit M. Fugère.

Grâce à une technologie de microfluidique couplée à la microscopie, l’équipe a décelé les anticorps capables de repérer une partie de la protéine S. Ces jours-ci, elle s’attelle à valider d’autres éléments, comme la capacité à produire les anticorps, la tendance de ces derniers à s’agréger entre eux (ce qui n’est pas souhaitable) et, bien sûr, leur efficacité. Ils ont beau s’agripper à la cible, ils doivent ensuite parvenir à la neutraliser. Des validations indépendantes sont aussi en cours, et les résultats sont encourageants.

Tout cela a l’air simple, mais le contexte pandémique complique chaque étape, selon Frédéric Leduc, l’un des cofondateurs de l’entreprise. L’équipe doit surmonter « tout un tas de défis en accéléré », dit-il, citant entre autres les tests d’innocuité des médicaments. « Idéalement, on testerait leur toxicité sur des singes, mais à cause de la pandémie, on en manque, car un des pays qui en fournit, la Chine, a fermé ses frontières. »

Il nous révèle l’approche originale d’Immune Biosolutions contre le SRAS-CoV-2 : administrer les anticorps directement dans les poumons plutôt que dans le sang comme le font les deux traitements du genre les plus connus, ceux de Regeneron et d’Eli Lilly. « Les anticorps dans la circulation sanguine ne se rendent pas nécessairement aux poumons, qui représentent pourtant le foyer primaire d’infection. Ces entreprises ont compensé en donnant des doses incroyables d’anticorps. Malgré tout, l’effet ne semble pas extraordinaire. Notre idée est d’administrer les anticorps par nébulisation, à l’aide de ce qui ressemble à une pompe pour asthmatique : on respire dans l’appareil et des gouttelettes qui contiennent les anticorps entrent dans les voies respiratoires. » En espérant que ce soit un succès, car il reste encore plusieurs étapes à franchir.

Mais pourquoi ce groupe travaille-t-il avec autant d’enthousiasme alors que la vaccination doit commencer dans quelques jours au Canada et aux États-Unis ? « Des individus vont demeurer vulnérables, souligne M. Leduc. Les personnes greffées ou atteintes du VIH par exemple ne peuvent pas recevoir de vaccins. »

L’équipe s’attachait déjà depuis quelques années à automatiser certains procédés pour accélérer les découvertes. La pandémie a en quelque sorte accéléré cette accélération ! « Pour tous nos projets, on va maintenant répondre à une vitesse pandémique. On a beaucoup appris. Par contre, on est fatigués », lâche Frédéric Leduc. La chanson était claire à ce propos : ce ne sont pas des supermans.

JOUR 2: Le mieux est l’ennemi du bien

Chacun dans son salon ou dans un bureau du Centre universitaire de santé McGill (CUSM), sept des neuf membres de l’équipe de l’essai clinique CONTAIN COVID-19 se retrouvent en vidéoconférence. « Allô, Loulou ! » « Bonjour, Sarah ! »

Cette équipe presque totalement féminine s’est formée au début de la crise sanitaire pour lancer différentes études cliniques sur l’hydroxychloroquine, une molécule qui n’a finalement pas fait ses preuves. « Ces premières études nous ont permis d’acquérir une expérience auprès des patients ambulatoires [à la maison, non hospitalisés], se remémore la Dre Emily McDonald, l’une des chercheuses du projet. Quand un autre médicament nous a semblé intéressant, nous avons pu commencer à le tester de la même manière. »

Cet autre médicament, c’est le ciclésonide inhalé et nasal, un corticostéroïde habituellement utilisé pour traiter l’asthme et la rhinite et testé contre la COVID-19 depuis septembre 2020. Comme pour l’hydroxychloroquine, le déroulement de l’essai n’a rien de classique en raison des contraintes pandémiques. « Tout est fait à distance et sans contact, indique la Dre McDonald. Les patients nous découvrent grâce à des annonces sur les réseaux sociaux et sur Internet. Le formulaire de consentement, la preuve d’identité, les sondages de suivi : tout est électronique. » Une révolution ! Le Dr Todd Lee, qui se présente comme « le chromosome Y » du groupe, ajoute que cela permet de démocratiser la participation aux études cliniques. « Il n’est plus nécessaire de vivre à moins de 30 minutes du CUSM pour y prendre part. »

Dans le cas de CONTAIN COVID-19, l’équipe vérifie si la prise de ciclésonide pendant 14 jours aide à réduire les symptômes chez les personnes qui viennent de recevoir un diagnostic de COVID-19 et qui ont de la fièvre, qui toussent ou qui sont essoufflées. Des études in vitro et sur des animaux ont montré un effet antiviral du médicament déjà connu comme un anti-inflammatoire. Le traitement, qui s’administre au moyen d’un inhalateur et d’un vaporisateur, pourrait donc freiner la réplication du virus dans le reste du système respiratoire, en plus de prévenir une éventuelle cascade inflammatoire. Pour le vérifier, l’équipe doit convaincre 315 personnes de participer à l’essai : la moitié recevra le médicament, l’autre un placébo qui ressemble en tout point au traitement.

La chercheuse principale, la Dre Nicole Ezer, commence la réunion par des nouvelles au sujet du déploiement de l’essai en dehors du Québec. « L’Université de la Colombie-Britannique est presque prête à lancer l’essai clinique. On envoie le médicament aujourd’hui ou demain. Je ne sais pas à quelle vitesse l’équipe pourra recruter des patients, mais elle travaille avec la Santé publique pour aviser automatiquement les personnes déclarées positives de la tenue de l’essai. Leur recrutement sera probablement plus grand qu’au Québec. » Car ici, il n’y a pas eu de publicité particulière de la part du gouvernement et, de plus, des essais auprès de patients ambulatoires se font concurrence. Leurs conditions d’admissibilité varient, mais certains visent à peu près les mêmes malades.

Après une discussion sur les derniers fils à attacher pour l’inclusion de l’Ontario à l’essai, la Dre Ezer demande à Kristen Moran comment vont les appels. « Ça va, mais beaucoup de gens ne se sentent pas assez malades pour prendre un médicament », explique l’assistante de recherche. Seules deux personnes se sont ajoutées à l’essai la semaine dernière, malgré les dizaines d’appels passés chaque jour à des gens qui ont reçu un diagnostic positif au CUSM ou qui ont montré un intérêt pour l’essai clinique à travers son site Web. Cela porte le bilan à 36 participants.

La tâche de Kristen Moran suit les vagues épidémiques. « L’été dernier, je téléphonais peut-être à 8 personnes par jour et là, c’est jusqu’à 40 », nous dit la diplômée en pharmacologie après la réunion. Elle travaille au cinquième étage du site Glen, dans des bureaux vides. « Je suis la seule de l’équipe à venir ici tous les jours. » Elle n’a pas le choix : c’est elle qui envoie les médicaments aux participants, en témoigne sa réserve d’enveloppes jaunes.

Quand une personne est admissible, Mme Moran procède d’abord à la randomisation pour déterminer si elle doit acheminer le médicament ou le placébo. « Je suis une séquence déjà établie, faite de blocs. Par exemple, les trois premiers participants vont avoir le médicament, les deux suivants le placébo… Je suis la seule à avoir accès à cette information, avec la pharmacie », quelques étages plus bas, où elle fait préparer le tout. C’est parfois une course contre la montre. « C’est toujours le vendredi, vers 14 h, qu’une personne s’inscrit alors qu’elle en est à sa dernière journée d’admissibilité [la limite est de cinq jours après le diagnostic ou les premiers symptômes] ! »

Cet après-midi, la Dre McDonald doit répondre aux questions du comité d’éthique de l’Institut de recherche du CUSM relatives à un autre essai qu’elle veut lancer pour tester l’efficacité de la fluvoxamine, un antidépresseur, contre la COVID-19. Des chercheurs américains ont publié en novembre 2020 les résultats d’un essai de phase II laissant croire que la molécule serait efficace pour prévenir la détérioration de l’état de santé des malades. « On veut entreprendre la phase III », dit la professeure de médecine. (La réponse du comité d’éthique semble avoir été favorable, car l’essai débutera quelques semaines plus tard.)

L’équipe poursuit donc sur sa lancée. « Nous sommes devenus très à l’aise avec ce proverbe qui dit que le mieux est l’ennemi du bien, confie le Dr Lee. D’habitude, on a beaucoup de temps pour préparer nos études. Mais en ce moment, si l’on prend trois mois pour mettre une étude sur pied, ce sont trois précieux mois de perdus. »

JOUR 3 : Les nuits troublées

Par un mercredi après-midi de mars 2020, le virologiste Louis Flamand a croisé un voisin à la quincaillerie. « Il m’a dit : “Qu’est-ce que tu fais là ? T’es pas en train d’essayer de nous sauver ?” »

Le directeur du Département de microbiologie-infectiologie et d’immunologie de l’Université Laval venait de recevoir des subventions pour des projets liés à la COVID-19 avec deux collègues, Nicolas Flamand (aucun lien de parenté) et Éric Boilard. La nouvelle avait paru dans les journaux, d’où l’indiscrétion du voisin. Neuf mois plus tard, ses membres réunis (à plus de deux mètres) dans une salle de conférences du Centre de recherche du CHU de Québec-Université Laval (CHUL), le trio nous explique pourquoi il étudie la pathogenèse de la COVID-19. « Si l’on comprend qui sont les responsables de la maladie, on peut mieux intervenir », évalue Louis Flamand.

Car le virus n’est pas le seul acteur de ce drame qui se joue depuis un an. Il y a aussi les plaquettes, ces fragments de cellules en circulation dans le sang. Quand un vaisseau est endommagé, elles arrivent à la rescousse et s’agglutinent pour boucher le trou. Les plaquettes pourraient-elles entrer en scène même lorsqu’il n’y a pas de trou à réparer, au contact du SRAS-CoV-2 ? Dès le début de la crise, « des rapports d’autopsie ont montré que des vaisseaux sanguins [de patients atteints de la COVID-19] étaient bouchés », raconte Éric Boilard.

Le gros de l’expérimentation pour ce projet a été réalisé par Florian Puhm, un postdoctorant arrivé d’Autriche en février 2020 (il pensait travailler sur la septicémie !). Le groupe a publié un premier article en septembre dernier révélant que les plaquettes sont hyperactivées chez les malades de la COVID-19. « Le virus stresse peut-être les plaquettes, ce qui les prédispose à être plus sensibles, mentionne le jeune chercheur. Il agit peut-être aussi sur le plasma et tout cela contribue aux thromboses. » L’équipe a travaillé sur ce projet avec celle d’un autre passionné des plaquettes, Younes Zaid, au Maroc, et mené ses premières expériences grâce à des échantillons de sang de ce pays.

Ils ont été livrés en avril, mais les obtenir a été toute une aventure. Les avions ne volaient à peu près plus. En outre, comme le Maroc interdit la glace sèche dans les avions, il a fallu l’ajouter au colis au cours d’une escale en Europe. Le paquet est arrivé un vendredi à Québec, chez UPS, qui disait prévoir la livraison pour le soir ou le lendemain. Impossible d’attendre ! « Je me suis rendu chez UPS, où tout était fermé au public, relate M. Boilard. Quand une porte s’est ouverte, j’ai trouvé quelqu’un, lui ai expliqué que j’avais un envoi important à récupérer. Il m’a demandé si c’était pour de la recherche sur la COVID-19. Puis, il m’a remis le colis en disant : “Lâchez pas votre travail.” »

Autre diva dans l’opéra covidien : les cytokines. À cet instant, les professeurs nous montrent un tomodensitogramme (CT scan) de poumons infectés par la COVID-19. Il y a beaucoup de congestion : les signaux de détresse que représentent les cytokines ont rameuté un paquet de cellules. « Ça devient une grosse soupe », souligne Louis Flamand.

Pour comprendre ce qui se passe dans les poumons des patients atteints de la COVID-19, les études se tournent généralement vers les analyses sanguines. Grave erreur, rétorque Nicolas Flamand. « Je ne connais pas d’analyse de sang qui puisse dire que vous faites de l’asthme ! » Ces chercheurs ont plutôt eu recours à des échantillons de lavages bronchoalvéolaires réalisés, encore une fois, au Maroc, chez 45 patients branchés à un respirateur. Ils avaient aussi des échantillons de sang de chacun aux fins de comparaison.

Ils ont confirmé que les molécules pro-inflammatoires du sang ne sont effectivement pas corrélées avec celles des poumons. De plus, « deux cytokines sont vraiment dans le tapis dans les poumons : IL-8 et GRO-alpha, expose Louis Flamand. Elles comptent parmi les molécules les plus puissantes pour attirer les neutrophiles », ces cellules qui viennent défendre les poumons parfois en trop grand nombre.

L’équipe a également mis au jour l’existence d’une « tempête de lipides » dans les poumons des plus malades. « Les lipides jouent des rôles fondamentaux [dans l’inflammation]. Mais pour beaucoup de virologistes et d’immunologistes, c’est un peu du chinois parce qu’il y en a une grande variété et que ce sont des molécules instables. »

Le trio peut compter sur l’expertise d’Isabelle Dubuc, qui a les mains dans le virus depuis juillet. Ce matin, elle nous fait visiter les laboratoires vêtue d’un simple sarrau et d’un masque chirurgical. Les autres jours, elle ressemble plutôt à une astronaute. Elle nous montre, à travers une porte vitrée, le laboratoire de niveau de confinement 3, où elle manipule le SRAS-CoV-2. « C’est l’endroit au monde où je me sens le plus en sécurité vis-à-vis du virus ! » assure-t-elle. Elle en rêve quand même la nuit. « J’ai tellement peur d’oublier quelque chose… »

À quelque pas de là, dans la serre du centre de recherche du CHUL, Denis Leclerc bichonne ses papayers. En voilà un autre qui ne rêve que de son travail. Il dirige une équipe qui met au point un vaccin contre la COVID-19. Le professeur sait depuis le début qu’il ne gagnera pas la course avec ses moyens d’universitaire. Mais il garde le cap sur son objectif ultime : mettre sur pied une plateforme pour produire de grandes quantités de vaccins. Des collègues et lui viennent justement de recevoir cinq millions de dollars de la Fondation canadienne pour l’innovation afin d’acquérir des équipements. Et les papayers feront partie de l’aventure.

« Regardez l’infection », dit-il en pointant une feuille mal en point. C’est l’œuvre d’un virus que le chercheur utilise dans ses vaccins. Bien qu’inoffensif pour l’humain, il suscite une réponse immunitaire, surtout que le professeur lui attache un « morceau » du véritable pathogène à combattre, tel un leurre. Mais pas n’importe quel morceau, car Denis Leclerc souhaite recourir à la nouvelle plateforme pour fabriquer des vaccins à large spectre, c’est-à-dire efficaces contre différentes souches d’un microbe. Il faut alors que le « morceau » soit un composant bien conservé d’une souche à l’autre ; dans le cas du SRAS-CoV-2, ce ne sera donc pas un bout de la protéine S, que ciblent les autres vaccins. « Je cherche le talon d’Achille du virus. »

D’autres types de vaccins pourront être conçus dans les installations sur lesquelles il planche. Il n’est pas exclu que les nouveaux favoris, les vaccins à ARN, puissent eux aussi combattre diverses souches. Chose certaine, des vaccins à protection élargie représenteraient « la police d’assurance des Québécois », alors que nous connaissons aujourd’hui les conséquences désastreuses d’une pandémie. « La prochaine sera probablement causée par un autre coronavirus ou par un virus d’influenza. On produirait par conséquent un vaccin pour chacun et on les stockerait en grande quantité. Quand la prochaine pandémie se présentera, on n’aura qu’à sortir les millions de doses du frigidaire. » Voilà qui fait effectivement rêver.

JOUR 4 :  Combien de cas ?

À la mi-mars 2020, l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) ne détenait aucune donnée sur la COVID-19. Zéro. Quelques semaines plus tard, elle en déversait un flot quotidiennement, utilisé par les décideurs, les médias et les chercheurs et suivi de près par les curieux. « Notre site Web a explosé ! » résume Éric Pelletier, chef de secteur de la surveillance des troubles mentaux et des maladies neurologiques à l’INSPQ. Son équipe d’épidémiologistes et lui se sont joints aux troupes des maladies infectieuses ainsi qu’aux statisticiens pour affronter la COVID-19.

Pour eux, la journée commence toujours la veille. Par exemple, si le gouvernement du Québec a annoncé en cette journée de décembre au-delà de 1 500 nouveaux cas, c’est grâce au travail accompli hier soir. « Au début de la pandémie, c’était un simple courriel adressé à Horacio Arruda [le directeur national de santé publique du Québec] avec quelques données, poursuit Éric Pelletier en vidéoconférence de son salon décoré pour Noël. Tranquillement, on a augmenté le nombre d’analyses et le nombre d’envois : on en est à un PDF qui fait presque 60 pages, envoyé à 250 personnes dans le réseau de la santé » en soirée.

Sa production commence à 16 h. Les données en provenance de toutes les régions du Québec sont d’abord nettoyées, standardisées. À 18 h, les spécialistes commencent à monter le rapport, terminé deux ou trois heures plus tard. « Mais il n’est pas rare de rencontrer des difficultés. Ça peut être un enjeu informatique ou un problème de données. Ainsi, on se rend compte qu’il n’y a que 18 nouveaux cas à Montréal ce jour-là, alors qu’on en compte environ 250 normalement. On vérifie s’il y a un bogue, on téléphone aux responsables de la région… La semaine passée, on s’est couchés passé minuit trois soirs en ligne… » Le système d’information était très lent ; la banque de données a pris de l’ampleur et les serveurs ne fournissaient plus.

Passons au prochain appel : c’est Isabelle Rouleau qui nous reçoit chez elle, virtuellement. Cette conseillère scientifique explique que l’équipe tente aussi de répondre à différentes questions qui émergent afin d’orienter les décisions. Ces temps-ci : peut-on estimer le nombre de Québécois qui attendent un résultat de test ? Peut-on réduire la durée de l’isolement ? Chaque fois, « on vérifie si des données nous permettent d’apporter des réponses ou si l’on peut commencer à les recueillir. Il existe parfois des données dans d’autres pays. Mais on ne peut pas toujours les utiliser : est-ce que le nombre de contacts des individus est le même au Pérou, en Chine et au Québec ? Non », répond celle qui se réjouit de voir sa profession d’épidémiologiste gagner en visibilité.

Les demandes arrivent de partout. « Le défi, c’est d’équilibrer la qualité et la quantité d’informations à collecter, affirme Isabelle Rouleau. Car plus on en demande, plus c’est lourd pour les régions [les directions de santé publique qui font les enquêtes]. Elles sont déjà débordées. Et recueillir des données dont on ne se sert pas ensuite, c’est contestable. »

Dernière vidéoconférence de la journée, à l’approche du moment critique de 16 h : voici Sonia Jean, qui travaille en surveillance des maladies chroniques en temps normal. « Quand il est question d’ostéoporose ou d’autres maladies chroniques, je regarde les tendances sur des années, mentionne Sonia Jean. La COVID-19 m’a beaucoup appris. C’est de l’épidémiologie de terrain. » La surveillance des autres maladies, au cœur de la mission de l’INSPQ, se poursuit en parallèle, quoiqu’au ralenti. Elle pense déjà à l’après. « Quels seront les effets de la pandémie sur les maladies chroniques ? Est-ce que l’obésité va augmenter ? Et les dépressions ? »

Sonia Jean termine en nous racontant avoir fait récemment sa première nuit blanche en carrière. « Un vendredi à 16 h, on nous a demandé de détailler les cas par réseau local de service [sous-région]. J’ai fini à 5 h du matin ! Mais je suis contente : c’est une information qu’on diffuse encore aujourd’hui ! »

JOUR 5: Un essai planétaire

Depuis le 23 mars, Sarah Samson est en quelque sorte plongée dans une nouvelle version du film Le jour de la marmotte. Mais son quotidien est pas mal plus motivant que celui du personnage principal du film culte : cette infirmière clinicienne travaille au recrutement de pas moins de 6 000 patients pour une vaste étude clinique qui vise à prévenir les hospitalisations chez les personnes nouvellement infectées par la COVID-19.

Il s’agit de l’étude ColCorona, de l’Institut de cardiologie de Montréal (ICM), qui tire son nom du médicament testé : la colchicine. À titre de cochef clinique, Sarah Samson commence ses journées par le tri et le partage des nouveaux cas positifs de la liste fournie par la Santé publique du Québec : des coordonnatrices de recherche proposeront aux sujets de prendre le véritable médicament ou un placébo (dans les deux cas, ils ne le sauront pas) pendant 30 jours. Elle répond ensuite aux questions d’admissibilité qui se présentent et rectifie les doses au besoin : « Un des problèmes, c’est que la COVID-19 peut causer de la diarrhée, tout comme la colchicine. On doit parfois essayer de déterminer si la diarrhée est liée à la maladie ou au médicament. » Et elle s’assure que les dossiers des participants sont complets.

Un travail qu’elle effectue six jours par semaine, de 8 h à 20 h. 25Au minimum ! « Ça vaut le coût. La COVID-19 va encore être là dans un an ; il faut réussir à prévenir les complications et soulager le personnel soignant, qui est débordé », rappelle Sarah Samson, qui pense constamment à ses collègues dans le feu de l’action.

À lire ces lignes, vous avez peut-être une sensation de déjà-vu, car cette étude clinique se déroule à distance, auprès de malades confinés à la maison, comme l’essai du CUSM. De plus, il s’agit encore une fois de « repositionnement », c’est-à-dire qu’on réutilise un médicament approuvé pour une autre maladie dans le but de gagner du temps. « Mettre au point un médicament par les voies standards − c’est-à-dire trouver une molécule et l’amener jusqu’aux essais de phases I, II et III −, techniquement, ça prend de 7 à 10 ans », précise le Dr Jean-Claude Tardif, chercheur principal de l’étude et directeur du Centre de recherche de l’ICM.

Mais les similarités s’arrêtent là, car il s’agit de médicaments bien différents. La colchicine est utilisée pour soigner la goutte et la péricardite virale. « Elle a une seule cible connue : une protéine appelée tubuline. La colchicine interfère donc avec l’assemblage des microtubules [sortes de structures de soutien] des cellules inflammatoires. » Ce faisant, elle empêche indirectement la production de substances inflammatoires, qui peuvent nuire aux malades. Des travaux que l’équipe a réalisés sur des rats chez qui on avait provoqué un syndrome respiratoire aigu sévère ont donné de bons résultats : les chercheurs ont noté une réduction importante des dommages pulmonaires avec la colchicine.

Il n’est pas 9 h 30 et le Dr Tardif a déjà une demi-journée d’accomplie ! Depuis que l’étude ColCorona a commencé, il se met au travail dès 5 h 30. Car ses tâches d’administrateur, de professeur et de cardiologue ne se sont pas envolées. Aujourd’hui, il doit organiser le travail de son équipe pendant le temps des fêtes en tenant compte des vacances bien méritées de Sarah Samson. La fin approche, après des péripéties de toutes sortes. « Honnêtement, je pense qu’on pourrait écrire un livre », lance le Dr Tardif, qui estime finir le recrutement de patients au tournant de 2021 et annoncer les résultats quelques semaines plus tard.

Ces derniers seront effectivement présentés à la fin de janvier 2021. L’étude aura finalement été stoppée à 75 % du recrutement (4 500 participants) en bonne partie parce que l’équipe était au bout du rouleau ; on apprendra plus tard que des infirmières ont vécu un épuisement professionnel, tandis qu’une autre s’est endormie au volant après une longue journée de travail. Au terme de leurs premières analyses, les chercheurs de l’étude ColCorona évalueront que la colchicine devrait faire partie du coffre à outils dans cette pandémie. Les communautés médicale et scientifique ne seront pas convaincues de la clarté des résultats. La science est assurément éprouvante en temps de pandémie.

AUTEURE: MÉLISSA GUILLEMETTE

SOURCE: QUÉBEC SCIENCE

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