Travailleurs de haut niveau demandés

1 avril 2019
Cannabis

Travailleurs de haut niveau demandés

La légalisation des produits comestibles de cannabis, prévue pour octobre prochain, ouvre la porte à une deuxième phase de développement industriel qui exigera l’embauche de travailleurs hautement qualifiés.

UN DOSSIER DE TRISTAN PÉLOQUIN

Des mini-raffineries de…  cannabis sont en branle

SHERBROOKE — Michel Timperio appelle sa machine « King Kong ». « C’est l’équivalent d’une mini-raffinerie de pétrole, dit-il. Ça nous donne une capacité de production unique au pays. »

La semaine dernière, le monstre d’acier inoxydable a commencé à produire avec de l’éthanol des extraits de cannabis fortement purifiés, qui serviront à la fabrication de produits transformés sous toutes les formes imaginables.

Les vieilles retailles de plants de pot rejetées par l’industrie à cause de leur faible teneur en THC et les plants de chanvre industriel, Neptune Solutions bien-être inc. en fera sa matière première… et King Kong, sa moulée.

L’entreprise, qui produisait de l’huile de krill depuis le début des années 2000, a dû prendre son mal en patience avant d’en arriver là. « Pendant 17 mois, on a dû garder nos employés sur le payroll en attendant d’avoir une licence de transformation de Santé Canada », confie M. Timperio, président de la division cannabis de l’entreprise cotée en Bourse. Privée de revenus pendant cette transformation, l’usine de Sherbrooke en a profité pour faire de la recherche et du développement.

« C’est un mégadéfi de trouver les biochimistes, les détenteurs de doctorats, les ingénieurs, les électromécaniciens, les techniciens en procédés chimiques et les spécialistes en contrôle de la qualité dont on a besoin dans cette industrie. »

— Michel Timperio, président de la division cannabis de Neptune Solutions bien-être inc.

« Quand j’entends le gouvernement dire qu’il veut des jobs à plus de 50 000 $, il y a toute une opportunité là. Il ne faudrait pas passer à côté cette fois-ci », lance M. Timperio.

Le Québec à la traîne

Pour différentes raisons, le Québec est à la traîne par rapport à l’Ontario et à la Colombie-Britannique dans le développement de l’industrie du cannabis. Alors que ces deux provinces abritent respectivement 78 et 38 entreprises qui détiennent une licence de Santé Canada, le Québec n’en a que 12.

Des entrepreneurs consultés par La Presse ces derniers mois ont évoqué l’attitude réfractaire de l’ancien gouvernement Couillard face à cette industrie naissante ; d’autres ont déploré la difficulté de dénicher du capital de risque. Chose certaine, plusieurs estiment aujourd’hui que la deuxième phase de la légalisation mise en branle par le gouvernement Trudeau – qui donnera naissance au marché des produits comestibles, des extraits et des crèmes topiques – est l’occasion pour le Québec de refaire sa place.

« Cette deuxième phase attirera des travailleurs habitués à évoluer dans des secteurs hautement réglementés, comme celui de l’alcool, des pharmaceutiques et de la santé », indique Allan Rewak, directeur du Conseil canadien du cannabis, organisme qui chapeaute l’industrie. « Ce sont souvent de très bons emplois. La plupart des employés de ces entreprises reçoivent des options d’achat comme avantage social », ajoute-t-il.

Des emplois spécialisés

À Montréal, dans l’arrondissement de Saint-Laurent, l’entreprise pharmaceutique IntelGenx mise gros sur cette deuxième phase de la légalisation. Peu connue du grand public, elle se spécialise dans la fabrication de films buccaux semblables aux bandes Listerine pour rafraîchir l’haleine, mais pour des médicaments sur ordonnance.

L’entreprise a récemment conclu un partenariat avec le producteur de cannabis Tilray pour lui fabriquer des films buccaux qui contiennent différentes concentrations de THC et de CBD. « L’avantage est la portabilité et la discrétion du produit. On peut le mettre dans son portefeuille, c’est sans sucre et sans calorie », explique Nadine Paiement, vice-présidente à la recherche et au développement d’IntelGenx.

L’usine fabrique déjà du Cialis (un médicament pour la dysfonction érectile) et des antidépresseurs vendus sur ordonnance sous forme de films buccaux. Le cannabis sera son premier produit vendu sans ordonnance, ce qui lui ouvre un marché beaucoup plus vaste, mais nécessite beaucoup de recherche pour trouver les bonnes formulations.

« Mon groupe de R et D compte 11 personnes, dont 8 qui sont des détenteurs de doctorats. Ça prend des gens qui aiment chercher des solutions, qui sont créatifs, qui aiment faire de la recherche, se dévouer à l’analyse de résultats. Ce sont des gens qui sont difficiles à trouver et qui arrivent de différents domaines de la science. Personne n’arrive avec de l’expérience », précise Mme Paiement.

« Il y a plusieurs années, quand Merck et Bristol-Myers Squibb étaient encore ici, il y avait beaucoup de postes en recherche pure. Mais depuis que les sites de recherche ont été fermés ou déplacés à l’extérieur, les gens qui ont des Ph.D. ont de moins en moins de postes disponibles. C’est une occasion à prendre », ajoute Mme Paiement.

À Salaberry-de-Valleyfield, à l’ouest de Montréal, le producteur de cannabis The Green Organic Dutchman (TGOD), qui est en train de construire une usine de cannabis gigantesque de 1,2 million de pieds carrés, tient un discours semblable. Ses serres certifiées biologiques et LEED nécessitent l’apport de spécialistes en agriculture biologique, qui seront appuyés par un centre de recherche que l’entreprise est aussi en train de construire.

TGOD dit aussi chercher 80 autres employés, dont des mécaniciens, des ingénieurs, des spécialistes en santé et sécurité, pour exploiter l’usine.

« Nous avons développé nos propres biofertilisants. Nos sols sont travaillés uniquement avec des bactéries et des champignons bénéfiques. C’est complexe et stimulant », commente David Perron, vice-président à la production, qui a roulé sa bosse dans l’industrie du cannabis en Colombie-Britannique après avoir décroché une maîtrise en science des plantes à l’Université McGill. « J’ai rarement vu ça, mais pour une fois, il y a du cash pour la recherche en agronomie ! », lance le jeune diplômé.

Trois acteurs de l’industrie

Trois entreprises québécoises visitées se préparent à lancer leur production. Présentation de ces acteurs qui entendent bien prendre leur place dans cette industrie naissante.

The Green Organic Dutchman, SALABERRY-DE-VALLEYFIELD

1,2 million de pieds carrés (en construction) De 250 à 300 emplois à terme

Seule usine de cannabis entièrement certifiée biologique au Canada, The Green Organic Dutchman n’utilisera « aucun intrant chimique » pour produire quelque 5 millions de plants par année, affirme le maître cultivateur James Daughters. « Nous allons utiliser des émulsions de poissons et des algues marines comme fertilisants. Tout proviendra de sources durables, assure-t-il. Notre terre est utilisée comme un bioréacteur. Pour y arriver, on doit avoir un contrôle absolu sur l’usine. » La pression atmosphérique interne des serres sera contrôlée électroniquement, et des tables robotisées s’occuperont de déplacer les plants d’une salle à l’autre pendant la nuit pour assurer une meilleure uniformité des processus.

Neptune Solutions bien-être, SHERBROOKE

50 000 pieds carrés 74 emplois actuellement, plus une dizaine de postes à combler

Longtemps utilisée pour extraire de l’huile du krill, l’usine tente de se positionner pour devenir le plus gros fournisseur d’huiles et d’extraits de cannabis pour les producteurs et transformateurs de cannabis canadiens. Neptune a déjà signé une entente avec Canopy Growth, plus important producteur de marijuana au pays. Elle a également une entente pour fabriquer des capsules d’huile de cannabis avec la multinationale suisse Lonza. Neptune compte aussi exploiter le chanvre industriel, une forme de cannabis qui contient des quantités relativement faibles de CBD, une molécule non psychoactive du cannabis recherchée pour ses vertus anti-inflammatoires, antioxydantes et anxiolytiques. « Notre force est de pouvoir extraire les molécules même quand elles sont en très faibles concentrations. Ce qui peut prendre 2 heures à un producteur de cannabis, nous, on le fait en 20 minutes », affirme Étienne Villeneuve, directeur des opérations chez Neptune.

IntelGenx, ARRONDISSEMENT DE SAINT-LAURENT, À MONTRÉAL

28 000 pieds carrés Une cinquantaine d’employés

IntelGenx possède différents brevets qui protègent ses techniques de fabrication de films buccaux. « Dans le secteur du cannabis, il y aura beaucoup de concurrence dans les breuvages, les jujubes et le chocolat. Nous, on aura un produit unique », souligne le vice-président directeur André Godin. Deux machines ultraspécialisées, dont une immense construite expressément pour l’industrie du cannabis, permettront de produire plus de 250 millions de ces films chaque année. L’usine, déjà certifiée pour des normes pharmaceutiques sévères, pourra continuer à produire d’autres médicaments en parallèle. IntelGenx avait déjà développé un film buccal au cannabis il y a une dizaine d’années, mais s’était retirée du marché devant le nombre d’obstacles réglementaires et politiques. « C’était vraiment fermé comme marché. Maintenant, on est complètement ailleurs », affirme la vice-présidente à la recherche et au développement, Nadine Paiement.

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