Une application de traçage pour lutter contre la COVID-19 bientôt disponible au Québec

18 mai 2020

Des chercheurs de l’Institut québécois d’intelligence artificielle Mila ont développé une application de traçage, destinée aux Québécois et aux Canadiens, qui calculera le niveau de risque de chaque utilisateur d’être infecté par la COVID-19. Une telle application soulève toutefois des questions éthiques et techniques.

« Ne sortez que pour vous procurer les produits essentiels », « Passez un test de dépistage de la COVID-19 ». Voici le genre de messages que l’application COVI pourrait envoyer à ses utilisateurs, après la validation des autorités de santé publique. Son but : aider les utilisateurs à décider quels comportements sont sécuritaires pour eux et pour les autres.

Pour y arriver, COVI analysera les informations collectées grâce aux fonctions GPS et Bluetooth des cellulaires des utilisateurs qui auront téléchargé gratuitement et volontairement l’application.

Celle-ci prendra en considération à la fois les indices directement liés à l’utilisateur, comme son âge, son sexe, sa santé, les personnes avec qui il a interagi, mais aussi les indices qui viennent des conditions de santé des autres utilisateurs.

Évidemment, plus le nombre d’utilisateurs est grand, meilleures seront les données. Une récente étude publiée dans la revue Science estime que ce genre d’application s’avère efficace lorsque 60 % de la population l’utilise.

« Des sondages rapportent qu’entre 60 % et 80 % de la population se dit prête à installer une application de traçage, donc c’est très encourageant. Il y aura beaucoup d’efforts de communication à faire », assure Valérie Pisano, présidente et cheffe de la direction du Mila.

Une application semblable est déjà utilisée dans plusieurs pays. À Singapour par exemple, seulement 15 % de la population a décidé de jouer le jeu et d’installer une application similaire. Le Mila cite l’exemple de l’Australie, où le taux de participation atteint environ 44 %, selon les dernières données consultées par le directeur scientifique du Mila, Yoshua Bengio.

Des citoyens sceptiques

À l’émission Tout le monde en parle, Yoshua Bengio a concédé qu’il est normal que les gens hésitent, qu’ils prennent du temps à comprendre. C’est quelque chose qui peut faire peur. C’est important qu’on ait un débat démocratique autour des enjeux de vie privée, de dignité, a-t-il dit.

D’un point de vue moral, c’est une manière de faire accepter un outil de surveillance en le vendant comme un recours contre la pandémie, alors que ça doit aussi être accompagné d’une politique de test massif, réplique Noémie Levain, militante et avocate de l’organisme La Quadrature du net, qui défend la protection de la vie privée.

Pour que l’application marche, poursuit-elle, il faut qu’on sache si on est contaminé. S’il n’y a pas de politique de dépistage massif, l’application ne va servir à rien.

L’efficacité des applications comme COVI n’a pas encore été prouvée, renchérit Mme Letellier. Si on la met comme pièce maîtresse du déconfinement, je trouve ça inquiétant, car on n’a aucune preuve de son efficacité, dit-elle.

Selon le Mila, son application respecte la Charte canadienne des droits et libertés et elle est conforme aux principes énoncés le 7 mai dans la Déclaration commune des commissaires fédéral, provinciaux et territoriaux à la protection de la vie privée sur les applications de traçage des contacts exposés à la COVID-19.

De façon très concrète, le téléphone ne demande jamais d’information qui identifie l’utilisateur, comme son nom, son numéro de téléphone et son courriel, affirme Valérie Pisano. Elle demande toutefois l’âge, le sexe, la condition médicale et la position géographique.

Anne-Sophie Letellier rappelle que plus on a d’informations, moins on est anonyme. Même s’il n’y a pas d’informations qui permettent d’identifier tout de suite un individu, avec le nombre de points de données ramassés, il y a un risque de désanonymisation, appuie-t-elle.  Elle estime qu’une partie de la population n’aura pas accès à l’application.

Mme Pisano se veut rassurante sur les données de géolocalisation. Ces données sont captées dans un bassin de 400 à 700 personnes, donc le niveau de précision est vague, dit-elle.

Ensuite, elle rappelle que les gens consentent d’abord à garder ces informations sur leur téléphone, puis sur une base volontaire, ils peuvent consentir à envoyer des informations sur le serveur central de Montréal. Si c’est le cas, on brise en morceaux ces informations, on les met dans des enveloppes différentes et on leur fait prendre des parcours différents pour que personne ne puisse prendre la totalité des informations.

Les défenseurs de la protection de la vie privée rappellent aussi que le code source de l’application doit être ouvert pour en assurer la transparence. Mme Pisano confirme que celui de COVI sera accessible à tout le monde. Il serait donc possible à n’importe qui de voir « sous le capot » de l’application.

La Chine a déjà mis en place une application de traçage qui a été dénoncée par plusieurs militants comme étant très intrusive.

Par ailleurs, la question du financement se pose également. Rappelons que parmi ceux qui financent le Mila se trouvent Google, IBM ou encore Novarti.

Il n’y a aucun lien entre le financement du Mila et de COVI Canada. La structure de gouvernance de COVI Canada sera complètement séparée et indépendante de celle du Mila, assure Mme Pisano.  Pour financer la soixantaine de chercheurs qui ont travaillé sur le développement de l’application, le Mila compte sur un financement fédéral ou provincial.

Mila ne travaille pas à des fins commerciales. On cherche juste à financer les travaux de base.

Valérie Pisano, présidente et cheffe de la direction du Mila

Questions techniques

La question de l’efficacité de la technologie Bluetooth est aussi soulevée. Noémie Levain rappelle que dans une ville dense, il y a des risques de faux positifs ou même de faux négatifs.

Par ailleurs, Mme Letellier souligne que l’activation permanente du Bluetooth draine les batteries des téléphones. Enfin, il est à noter que les téléphones d’Apple ont été conçus de sorte que dès que l’utilisateur quitte une application, le Bluetooth s’éteint également.

Nous sommes en discussions avec Apple et Google pour voir comment leur protocole pourrait s’intégrer dans notre technologie, répond Mme Pisano.

Et après?

Tout sera détruit aussitôt que les autorités publiques déclarent que la crise et la pandémie seront terminées. Les données seront détruites et COVI Canada n’aura plus de raison d’exister. On ne gardera que la technologie, assure Mme Pisano.

Du côté des autorités, la Dre Mylène Drouin, directrice régionale de santé publique à Montréal, qualifie COVI d’innovation très intéressante, complémentaire à l’action de santé publique déjà en place. Elle souligne que cette application pourra amener la population à participer à l’évaluation du risque.

Le Mila espère pouvoir rendre son application disponible dès le mois de juin.

Auteure: Delphine Yung

Source: Radio-Canada

 

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